Le juge Burgaud s'explique
19 janvier 2006

 

 

Que ressentez-vous aujourd'hui face aux accusations dont la presse se fait l'écho?

J'ai le sentiment d'une profonde injustice. Je suis mis en position d'accusé, alors que j'estime avoir rempli ma mission honnêtement, loyalement et conformément à la loi. Je n'ai d'ailleurs rien à cacher, c'est pour cela que j'ai demandé à ce que mon audition devant la commission parlementaire soit publique: afin que le débat se fasse dans la plus grande transparence. Je voudrais également que le déroulement de la procédure soit examiné avec la plus grande sérénité.


Vous sentez-vous une responsabilité dans la détention des mis en examen et dans le fait que certains ont été séparés de leurs enfants avant d'être innocentés?

En 2001, avec la réforme de la loi sur la présomption d'innocence instaurant un juge des libertés et de la détention, je n'avais pas le pouvoir de mettre quelqu'un en prison. En revanche, j'ai demandé, à plusieurs reprises, aux juges compétents la mise en détention des mis en examen. C'est toujours une décision difficile, mais je l'ai fait en conscience au vu des éléments du dossier. Je vous rappelle qu'à l'époque ce qui était en jeu, c'était la protection des enfants et de faire la lumière sur les faits criminels dont j'étais saisi.

 

Votre avocat a dit publiquement que vous ne présenteriez pas d'excuses. Pourquoi?

Aujourd'hui, je trouve que ce serait la solution de facilité pour moi de présenter des excuses, comme si cela pouvait permettre d'occulter une discussion sur d'éventuelles responsabilités. Ce sera au Conseil supérieur de la magistrature de dire si des fautes ont été commises, quelles sont ces fautes et à qui elles sont imputables.


Mais que pouvez-vous dire aujourd'hui aux personnes acquittées?

Je mesure les conséquences d'une détention et j'ai conscience de leur souffrance et de celle de leurs proches. Pour ma part, j'estime encore une fois avoir agi en conscience; et d'ailleurs je me suis attaché aux éléments objectifs du dossier, et non à des préjugés ou à des impressions.


Vous estimez donc avoir instruit à charge et à décharge?

Oui, j'estime avoir procédé aux vérifications et aux investigations qui s'avéraient nécessaires. J'ai fait vérifier par les enquêteurs les points qui pouvaient l'être au vu des déclarations faites, investigations qui se sont révélées parfois vaines ou négatives, mais qui ont souvent corroboré les faits dénoncés. D'autre part, des vérifications effectuées ont permis de mettre hors de cause plusieurs personnes.


Sans rentrer dans le détail du dossier - que vous ne voulez pas aborder - aviez-vous des éléments solides justifiant la mise en examen des personnes acquittées?

J'avais, à l'époque, des indices graves et concordants, prévus par le Code de procédure pénale, qui m'ont amené à prendre les décisions de mise en examen.


Aujourd'hui, au regard de ce qui s'est passé, comment mèneriez-vous votre instruction?

Aujourd'hui, il est très aisé de refaire l'histoire de ce qui aurait dû être fait au vu des éléments nouveaux apparus depuis mon départ de Boulogne-sur-Mer, en août 2002. Il y a un certain nombre d'informations que l'on a aujourd'hui, qui étaient inconnues à l'époque où j'instruisais ce dossier, en 2001-2002. Les décisions que je prendrais aujourd'hui tiendraient évidemment compte des éléments qui sont apparus depuis 2002.


Avez-vous dit: «C'est l'affaire du siècle»?

Non, jamais.


Et «Les enfants ne mentent jamais»?

Non plus.


Dans quelles conditions avez-vous instruit ce dossier?

En aviez-vous beaucoup d'autres? Avez-vous rencontré des problèmes de greffe ou des problèmes matériels? J'étais chargé de plus d'une centaine de dossiers, ce qui est d'ailleurs le quotidien de la plupart des magistrats instructeurs. Les problèmes auxquels j'ai été confronté, et notamment le manque d'effectifs, la surcharge du greffe et les moyens de reprographie insuffisants, ne sont pas différents de ceux que rencontrent les juges d'instruction au quotidien. Quoi qu'il en soit, je ne souhaite pas me retrancher derrière ces difficultés et j'entends répondre point par point aux reproches qui pourraient m'être faits et qui relèveraient de ma propre responsabilité.


Combien de magistrats ont-ils participé au dossier d'Outreau pendant et après votre instruction?

Au total, je ne sais pas exactement. Des collègues font état d'une soixantaine de magistrats. Ce que je sais, en revanche, c'est que, pendant la période où j'ai instruit, je n'étais pas seul à étudier le dossier. Les membres du parquet, les juges des libertés et de la détention et les magistrats de la chambre de l'instruction de la cour d'appel ont eu, à de nombreuses reprises, à connaître de ce dossier.


Avez-vous évoqué cette enquête avec votre successeur lorsque vous avez quitté l'instruction, en 2002?

J'ai été juge d'instruction à Boulogne-sur-Mer de septembre 2000 à août 2002. Lors de mon départ de la juridiction, j'ai très naturellement rencontré mon successeur, qui était venu se présenter, et nous avons évoqué l'activité de l'ensemble du cabinet d'instruction, y compris ce dossier.


Vous avez déclaré, lors du premier procès, que vous aviez sur cette affaire des sentiments que vous ne pouviez pas livrer à la cour. N'aviez-vous pas le droit, en tant qu'homme, de vous défendre devant ces attaques?

Ce sont d'ailleurs ces attaques personnelles, de plus en plus virulentes et qui perdurent depuis de longs mois maintenant, qui m'ont amené à accepter de répondre à vos questions. Les magistrats ne sont pas des êtres désincarnés, ce sont des femmes et des hommes qui vivent dans la société comme l'ensemble de nos concitoyens. Comme eux, j'ai une famille, des amis et je suis en contact quotidiennement, et d'ailleurs parfois violemment, avec la réalité. Mes proches ont souffert et souffrent encore de ces attaques personnelles. La situation est d'autant plus difficile à vivre que je n'ai pas la liberté de répondre complètement aux critiques, y compris très personnelles.


Pourquoi n'avez-vous pas la liberté de répondre?

Parce que je suis tenu par le secret professionnel et par un devoir de réserve attachés à ma fonction.

 

Vous avez donné l'impression, au premier procès, d'être totalement insensible. On vous a également beaucoup reproché votre froideur et votre arrogance pendant l'instruction.

Lors d'un interrogatoire, d'une confrontation ou d'une audition devant une cour d'assises, un juge d'instruction se doit de se montrer neutre. C'est cette impartialité qui a pu être interprétée comme de la froideur ou de l'arrogance.


Avez-vous dit: «Je suis un technicien du droit»?

Non, je n'ai pas dit cela. C'est un commentaire qui a été fait après ma déposition devant la cour d'assises de Saint-Omer.


Pourquoi n'avez-vous pas témoigné au second procès à Paris? Avez-vous refusé?

Je n'ai nullement refusé. Lorsque j'ai été cité devant la cour d'assises de Saint-Omer, je ne me suis pas dérobé. Simplement, aucune des parties, au procès de Paris, en appel, n'a jugé utile de me faire citer. Pour quelles raisons? Personnellement, je n'en sais rien et j'ai d'ailleurs été très étonné.


Enfin, comment expliquez-vous la personnalisation des attaques contre vous et comment comptez-vous répondre?

Toute l'attention et toutes les critiques se sont focalisées sur le travail du juge d'instruction. Je l'ai ressenti de manière d'autant plus injuste que, je vous l'ai déjà dit, de par mon statut, j'étais dans l'impossibilité de répondre. Je vais d'ailleurs avoir maintenant la possibilité de m'exprimer, puisque le ministre de la Justice a diligenté une enquête administrative et que l'Assemblée nationale a mis sur pied une commission d'enquête pour analyser ce qui s'est passé, à tous les niveaux, y compris médiatiquement, depuis les révélations des mineurs jusqu'à l'issue du deuxième procès d'assises. Je souhaite qu'à cette occasion mes avocats, Me Patrick Maisonneuve et Me Jean-Yves Dupeux, puissent m'assister. Maintenant, sur la façon dont j'ai mené cette instruction, je réserve l'ensemble de mes explications à la mission d'inspection et aux parlementaires.