L'audition du Procureur
Gérarld Lesigne
devant
la commission d'enquête parlementaire

10 février 2006

 

Gérald Lesigne, le chef du parquet de Boulogne-sur-Mer, a expliqué aux députés comment une idée mythique de pédophilie a gagné tout le monde judiciaire.

"Le mythe de la pédophilie, a dit le magistrat, s'est autoalimenté par les indications des uns et des autres, et de l'incapacité de tout un système à poser cette analyse." C'est ce mythe "auquel toute une collectivité adhère, même ceux qui protestent de leur innocence, à quelques rares exceptions près", qui aurait décimé le tribunal de Boulogne, puis celui de Douai. Gérald Lesigne en convient "humblement" devant les députés, lui-même "n'a pas vu sa puissance". "Nous n'étions pas dans le bon référentiel", ajoute-t-il.

Le procureur, n'est pas pour autant venu devant la commission parlementaire pour un mea culpa. Au cours de son exposé, Gérald Lesigne a tenté de démontrer, n'épargnant aux députés aucun des détails les plus crus, que le dossier "n'était pas vide". "Un ensemble d'éléments venait corroborer les déclarations des enfants", explique-t-il. "Les experts ne faisaient pas état d'affabulation des enfants. (...) Mme Badaoui ne disait pas que des mensonges", plaide-t-il pendant plus d'une heure. Avant de conclure: "Malgré tout cela, je suis profondément convaincu de l'innocence de ces personnes."

Mais les parlementaires veulent en savoir plus; le procureur n'a pas encore évoqué son rôle. Tour à tour, ils déclinent les questions maintenant plusieurs fois évoquées devant la commission, mais restées pour la plupart sans réponse. Pourquoi l'affaire du prétendu meurtre de la fillette en Belgique a-t-elle été finalement disjointe quand les recherches n'ont abouti à rien? "Je me suis inscrit dans un concept de procès équitable", rétorque le procureur. Pourquoi a-t-il requis la détention puis le non-lieu pour les mêmes personnes à quelques semaines d'intervalle? "Je n'étais pas dans le même état d'esprit. Une réquisition se prend à l'instant T." N'a-t-il pas, à un moment donné, eu des doutes? "Je n'ai pas été pris de doutes, j'ai eu des interrogations." Pourquoi des confrontations groupées et non pas individuelles? "La chambre de l'instruction a validé cette méthode", avance le procureur, soulignant également avoir informé "en temps réel" le procureur général de Douai du développement de l'affaire.

Longtemps impassible, le rapporteur Philippe Houillon finit par s'échauffer. Il cite l'un après l'autre le réquisitoire du procureur et la déposition contradictoire d'un témoin. Le premier évoque, à propos de l'huissier Alain Marécaux, un homme qui joue sur la longueur de sa barbe pour modifier "substantiellement" son visage. Le deuxième assurait pourtant que quelle que soit la date du dernier rasage "on le reconnaissait aisément". Un blanc. "C'est une sémantique inappropriée", lâche le procureur. Philippe Houillon "... Une erreur ?" "Non, monsieur le Rapporteur, insiste le Gérald Lesigne, une sémantique inappropriée.»

Contrairement au juge Fabrice Burgaud - qu'il ne cite jamais nommément -, le procureur Lesigne est venu voir les députés avec des suggestions de réforme. Il partage avec de nombreux spécialistes l'idée que l'utilité du juge des libertés et de la détention, fonction récemment instituée par la loi en 2000, n'est pas établie. "Je le dis tout net, le débat dans le bureau du JLD est tout à fait artificiel."

Il surprend beaucoup plus les députés lorsqu'il explique que la fonction d'instruction "ne laisse pas la place au doute. Le magistrat instructeur n'est qu'un comptable des charges." Selon lui, les dossiers ne peuvent avoir la même force que la confrontation. "Excusez-moi de vous le dire, ne peut s'empêcher de glisser le président de la commission André Vallini, vous nous avez beaucoup parlé de la froideur des dossiers, mais vous-même, vous parlez comme une feuille de papier !" Mais le procureur y tient: il insiste, pour expliquer le revirement des assises, sur "la magie de l'audience". "Alors, si la justice est une question de magie...", soupire Philippe Houillon...