L'audition du juge Fabrice BURGAUD
devant
la commission d'enquête parlementaire

10 février 2006

 

Vous imaginez l’émotion qui, à cet instant, est la mienne. D’abord, parce que je me trouve en présence des personnes qui ont été acquittées par la cour d’Assises, par des cours d’Assises. Aujourd’hui, peut-être plus que tout autre, je peux sentir leur souffrance, me représenter ce qu’ils ont vécu, l’enfermement, la séparation, la séparation d’avec des êtres chers, leurs enfants, leur honnêteté également qui a été contestée. Émotion encore pour évoquer ce dossier. A cet instant, je pense à ces enfants qui ont été également violés par des adultes, des adultes qui les ont battus, qui leur ont infligé des sévices épouvantables. Lorsque j’ai pris ce dossier, j’ai découvert des témoignages qui étaient poignants, abominables, l’horreur qu’avait pu subir ces enfants et quatre personnes ont été condamnées par la cour de Saint-Omer, par la cour d’Assises, pour avoir commis ces sévices. Quiconque a eu à connaître de ce dossier se souviendra surtout de ces enfants, de leurs souffrances.

Vous l’avez rappelé, Monsieur le Président, je suis tenu au secret professionnel mais je souhaite pouvoir vous répondre complètement et souhaite également pouvoir me défendre et ce n’est pas facile pour moi car il y a quelques jour encore, le conseil supérieur de la magistrature m’a rappelé à mon obligation du secret professionnel. Je sais que cela a choqué et cela peut encore choquer mais je l’ai dit et je le redis, j’estime avoir effectué honnêtement mon travail sans aucun parti pris d’aucune sorte et en examinant les éléments qui étaient au dossier, à l’époque, en 2001, en 2002, et non pas en fonction de nouveaux éléments qui ont pu apparaître au cours des audiences d’assises de 2004 et 2005. Je souhaite maintenant vous expliquer comment j’ai travaillé, dans quelles conditions je l’ai fait et ce que j’ai fait depuis le début de l’affaire jusqu’à mon départ de Boulogne-sur-Mer, le 23 août 2002.

Je suis arrivé comme juge à Boulogne-sur-Mer en septembre 2000, sortant de l’École Nationale de la Magistrature où j’ai effectué une scolarité que l’on peut dire classique, d’une trentaine de mois y compris des stages que j’ai effectués dans la région du Pas-de-Calais, à Béthune, à Dunkerque. Stages que j’ai effectués avec des collègues juges d’instruction et également avec les services sociaux. Lorsque je suis arrivé, nous étions deux à arriver en même temps, sortant de l’école en septembre 2002, le cabinet qui m’a été affecté n’avait pas de magistrat, c’était un cabinet vacant, occupé par un magistrat placé ; c’est-à-dire, un magistrat qui assurait la continuité du travail du cabinet puisque mon prédécesseur était parti plusieurs mois auparavant. La greffière qui était présente dans ce cabinet était également placée, arrivée quelques jours avant moi, courant août, et qui était amenée à partir et lorsque les effectifs de la juridiction ont été plus importants, cette greffière est partie ; ce qui explique que j’ai eu un autre greffier qui est venu la remplacer au mois de mai 2003.

Avant d’être saisi de cette affaire, j’ai eu à connaître d’autres affaires de viols, de viols d’enfants, des affaires de viols souvent dans le milieu familial dans lequel il existait également d’autres personnes qui pouvaient apparaître, notamment des proches de la famille, des voisins et des personnes de passage. Je me souviens notamment d’une jeune fille de 7-8 ans qui avait été violée par l’ensemble des compagnons de sa mère ou d’un enfant de 22 mois qui avait été violé par un jeune homme de 19 ans. Des faits qui étaient également horribles. C’était une part importante de mon activité, non pas seulement de mon cabinet mais de l’ensemble des cabinets en France. Sur l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui, j’ai été saisi le 22 février 2001 par le procureur de la République de Boulogne-sur-Mer. Le procureur de la République, son représentant plus précisément, c’est-à-dire le magistrat qui était chargé des mineurs au parquet de Boulogne-sur-Mer, avait fait diligenter une enquête auparavant à la suite de dénonciations, de révélations des enfants de M. et Mme Delay. Des révélations qui avaient eu lieu en novembre ou décembre 2000, dans lesquelles les enfants indiquaient qu’ils avaient été violés pendant de nombreuses années.

Le procureur avait saisi les services de police de la brigade des mineurs de Boulogne-sur-Mer, la brigade spécialisée dans l’audition des mineurs sur cette commune et le procureur avait fait convoquer M. et Mme Delay et ils ont été entendus en garde à vue et ont nié l’ensemble des faits qui leur étaient reproché, disant que les enfants racontaient n’importe quoi et étaient des menteurs. J’ai eu un contact avec le procureur de la République qui m’a dit que j’étais saisi dans le cadre [de ma permanence]. J’étais de permanence un week-end sur trois. Le procureur m’avait indiqué qu’il me déférait deux personnes mais que dans la procédure apparaissaient d’autres noms de victimes potentielles de ces faits-là, cités par les enfants et d’autres personnes qui étaient également susceptibles d’avoir participé à ces faits-là. Et lorsque j’ai été saisi, j’ai été saisi, non seulement des faits pour M. et Mme Delay, mais le réquisitoire introductif me saisissait également pour des faits... pour l’ensemble des faits qui étaient dénoncés à cette époque par les quatre enfants du couple.

J’ai découvert avec la procédure les déclarations des enfants et je dois dire que c’était véritablement horrible ; c’était des faits qui, selon les enfants, avaient duré de nombreuses années, cinq années puisque le début des faits aurait commencé en décembre 1995. Des faits dans lesquels les enfants expliquaient qu’ils étaient violés quotidiennement, qu’on utilisait des objets de la vie quotidienne pour les sodomiser - c’était quatre garçons - des fourchettes, des objets, tout ce qui passait, des jouets, dans un climat de violence qui ressortait également de la procédure. Une violence importante, un peu générale car les parents étaient déjà suivis par les services sociaux pour des faits de consommation d’alcool et de la violence dans le couple. Les enfants étaient battus notamment avec des lattes du lit et ils expliquaient que lors des séances de viols collectifs, les faits étaient filmés à de nombreuses reprises et je me souviens, ça m’avait marqué, les enfants expliquaient que la caméra qui se trouvait dans le bureau du policier qui l’avait entendu, la caméra qui était là pour l’enregistrer, ressemblait à celle qui était utilisée pour filmer les faits des viols qu’ils dénonçaient.

Les faits étaient vraiment horribles puisque les enfants disaient qu’ils avaient horriblement mal, qu’ils saignaient de l’anus assez régulièrement et ces faits semblaient confirmés par des certificats médicaux puisque les services de police de l’origine avaient demandé les certificats médicaux des urgences et confirmaient que les enfants avaient des saignements au niveau de l’anus et également des faits de traumatisme crânien et des violences qui semblaient établies médicalement. J’ai immédiatement entendu M. et Mme Delay qui ont nié les faits qui étaient dénoncés par les enfants comme ils l’avaient fait en garde à vue. Quelques temps plus tard, Mme Delay a reconnu une partie des faits qui lui étaient reprochés. J’ai souhaité également une perquisition au moment de l’interpellation du couple avec l’accord de M. Delay, puisque la procédure, en enquête préliminaire, voulait qu’on ait l’accord. Et lors de la perquisition, les policiers ont saisi plus de trois cents cassettes pornographiques, douze godemichets, des menottes, des forceps, des objets qui étaient également décrits par les enfants et qui s’inséraient comme indiquaient les enfants dans leurs sévices. Dès que j’ai été saisi, j’ai délivré une commission rogatoire au commissariat de police de Boulogne-sur-Mer et j’ai demandé aux services de police de vérifier, de façon précise et méticuleuse, les précisions qui pouvaient être données par les enfants de façon à savoir si ça pouvait s’ancrer dans la réalité ce qu’ils disaient. (...) Avec un certain nombre de difficultés puisque ce dossier, en tout cas au départ, pouvait apparaître comme un dossier comme on a malheureusement à connaître, un certain nombre de choses était disproportionné puisque trois cents cassettes... en général, on n’a pas autant de cassettes. J’avais pris attache avec des experts de la gendarmerie à Rosny-sous-Bois... et nul n’était en mesure d’exploiter l’ensemble de ces cassettes ; ma préoccupation étant de savoir si sur ces cassettes, il n’y avait pas des films de ce que disaient les enfants et comme personne ne pouvait, compte tenu du travail qu’il y avait à côté... Les policiers ont vérifié qu’il y avait des cassettes commerciales avec des jaquettes et les autres films, personnels, ont été visionnés intégralement de façon à vérifier. Dans un des films, on voit le couple avoir un rapport sexuel devant un des enfants, le plus jeune. Les godemichets ont été exploités parce que les enfants ont parlé de zizis, de zizis noirs en plastique, faisant référence à ces objets qui auraient servi pour les violer et personne n’était en mesure, dans un délai rapproché, de pouvoir exploiter rapidement ces objets. Une expertise a pu être diligentée sur l’ensemble qui a fait ressortir qu’il n’y avait qu’un ADN, celui de M. Delay...

Ont été exploités les numéros de téléphone, les téléphones portables ont été saisis et l’ensemble des informations qui étaient données. Dès le départ, la méthode employée pour l’enquête était d’étudier les accusations qui étaient données, au départ par les enfants mais par la suite, par plusieurs adultes qui ont reconnu les faits et qui ont mis en cause d’autres personnes. La méthode était de vérifier, chaque fois que c’était possible, des éléments, des détails qui pouvaient être donnés et également d’éviter toute concertation entre les adultes qui pouvaient accuser puisque M. Delplanque et Melle Grenon qui ont été condamnés par la suite ont reconnu les faits en garde à vue et ont été placés dans une maison d’arrêt différente de façon à ce qu’ils ne puissent pas se mettre d’accord sur une version commune et de voir si les accusations, pour certaines précises avec des adultes et des mineurs... et on a essayé de faire en sorte que ces adultes ne puissent pas communiquer entre eux, que les enfants ne puissent pas communiquer avec les adultes... Mme Delay ne voyait plus ses enfants de façon à voir ce que les uns et les autres disaient séparément lors d’auditions, d’interrogatoires et ce qui pouvait correspondre.

C’était la méthode qui avait été adoptée dans la mesure où dès le départ nous n’avions pas de preuves matérielles, irréfutables ; ce qui est souvent le cas dans ce genre d’affaires puisque ce sont des faits qui remontent parfois à plusieurs années : on a rarement des éléments qui peuvent être irréfutables, on a rarement des photographies. Madame Delay a reconnu les faits, elle a mis en cause beaucoup de personnes, ces personnes ont été entendues. J’ai d’ailleurs entendu que j’avais une fascination, Madame Delay en a parlé. Moi, je n’ai jamais eu de fascination envers Madame Delay. Je la considérais comme une mise en examen, je posais des questions et elle me répondait, tout à fait classiquement. Je lui ai d’ailleurs fait aucune promesse à Mme Delay. D’ailleurs, lorsqu’on regarde ces promesses, elles apparaissent également au regard du juge des libertés et de la détention. Elle m’a dit : "Monsieur le Juge, vous ne tenez pas vos promesses vis-à-vis du juge des libertés et de la détention". Puis elle me dit aussi  : "Monsieur le juge, vous m’avez promis la liberté, vous ne tenez pas vos paroles". Je pense aujourd’hui qu’on a pu voir qu’il y avait beaucoup de manipulation.

Il y a d’ailleurs une question qui n’avait pas été relevée par les experts à l’époque : plusieurs experts, deux psychiatres, deux psychologues qui ont travaillé ensemble, dont un expert national inscrit à la Cour de Cassation et qui a à se prononcer sur le discours de Mme Delay, savoir si elle avait une tendance particulière à la fabulation, à la manipulation et c’est vrai qu’à l’époque, cela n’avait pas été détecté. Lorsque de nouveaux faits sont apparus successivement, j’ai à chaque fois sollicité l’avis du procureur de la République qui a délivré un réquisitoire supplétif après avoir vu la procédure. Et lorsque beaucoup de personnes ont été citées dans le cadre de cette procédure (plus d’une cinquantaine), lorsqu’il apparaissait à la procédure qu’il y avait des indices graves et concordants et pas seulement des déclarations, parce qu’il n’y a pas seulement les déclarations des enfants et celles des quatre mineurs, mais des descriptions de signes caractéristiques. J’ai en mémoire un tatouage qui, au début, était mal décrit mais qui, par la suite, correspondait à ce que possédait l’un des mis en examen et qui a été vérifié, puisque j’ai entendu que ça n’avait pas été vérifié dès la garde à vue, lorsque la personne qui a été mise en examen par la suite a été entendue en garde à vue, cette particularité a été vérifiée tout de suite. Je me souviens bien. Lorsque un enfant disait "j’étais obligé de faire des fellations", je me souviens que ces personnes avaient un tatouage sur le sexe, également des caractéristiques tenant à l’amputation d’une phalange d’un doigt, cicatrice au niveau du cou, les lieux également qui étaient reconnus par les mineurs. Il y avait notamment un des mis en examen qui indiquait qu’un des enfants du couple Delay n’avait jamais pu aller à son domicile, y compris en dehors de toute circonstance qui concernait la procédure, c’est-à-dire qu’il n’allait pas non plus à des goûters d’anniversaires, quand les enfants sont turbulents et auraient pu voir une partie des lieux. J’ai entendu ce mineur qui me disait qu’il était allé chez ce mis en examen et j’ai présenté un album photographique totalement anonymisé. Son avocat était présent. La couverture était cachée, la légende également et j’ai présenté cet album photographique et l’enfant reconnaissait les pièces, notamment la chambre du mis en examen et n’avait pas vu du tout l’extérieur de la maison, n’avait pas vu la voiture. C’est vrai que la voiture, la personne va conduire son enfant à l’école, il aurait pu la voir, mais c’était véritablement l’intérieur des pièces, avec une description de ce qui s’y passait, ça semblait donner du crédit à ce que disait ce mineur. Egalement des choses, on a vérifié car une mise en examen vendait des friandises jusqu’à très tard, effectivement, c’était le cas jusqu’à minuit.

Ce qui apparaissait également, c’est que certains des mis en examen qui contestaient les faits disaient ne pas connaître les personnes qui les accusaient et lorsque des vérifications ont été effectuées, il apparaissait que Mme Delay qui avait décrit l’intérieur d’une maison d’une personne. On retrouvait des mots également qui semblaient indiquer des relations assez fortes, alors que l’autre personne mise en examen disait qu’il n’y avait quasiment pas de relations. Les descriptions précisent également des personnes, plusieurs années avant, alors que les personnes ne se connaissaient pas, ce qui semblait en tout cas à l’époque où j’instruisais, donner du crédit aux déclarations des personnes. Egalement des faits très précis, je me souviens d’un des mineurs qui explique que son père attend que sa mère parte le soir, pour lui tirer le sexe, j’ai demandé s’il le faisait véritablement exprès, et en fait l’enfant me dit "oui, il le fait exprès". Comment on peut savoir qu’il le fait exprès ? Et en fait, l’enfant répond : "si, parce qu’il baissait mon pantalon, moi j’étais en érection, mon père aussi". Les faits n’étaient pas contestés, simplement inscrits pour la personne mise en examen dans un jeu et non pas dans un contexte sexuel, c’est ces éléments qui semblaient confirmer les déclarations et chaque fois qu’on a pu, on a vérifié, ce n’était pas toujours facile, mais on a vérifié que les enfants disaient. Ils disaient qu’on leur présentait des revues pour leur faire des promesses avec des revues pour leur offrir des cadeaux et on retrouve dans l’armoire d’une personne mise en examen une revue pour enfants et une revue pour adultes tout à fait explicite, interdite aux mineurs, et les enfants avaient expliqué qu’on leur présentait ce genre de revues avant de les abuser. Soit on leur présentait des cassettes, ou alors ce genre de revues.

Egalement il y avait des témoignages extérieurs, une jeune femme tout à fait extérieure à la procédure qui explique que l’un des mis en examen montre son sexe à sa fille de 4 ans, qui sent également le sexe de cette jeune fille, ce qui me semblait donner du crédit également et au-delà des paroles, les enfants notamment, dans la procédure, il y avait le comportement des mineurs, puisqu’on recevait beaucoup de déclarations notamment des services sociaux. Un des enfants ne veut plus sortir à l’extérieur, nous explique son assistante maternelle, elle lui demande, comme il fait beau en juin 2001, qu’il sorte pour aller à l’extérieur sur le bac à sable. L’enfant dit "non : je ne veux pas sortir" et lorsque l’assistante maternelle insiste, il finit par dire qu’il est menacé par quelqu’un qui connaît son assistante maternelle, et c’est pour cela qu’il ne veut pas le dire. Cet enfant finit par dire que des personnes qui seront mises en examen par la suite discutent avec son assistante maternelle à la sortie de l’école et c’est pour cela qu’il ne veut pas en parler, mais qu’elle a participé aux faits et qu’elle le menace devant le bac à sable et l’assistante maternelle entendue dit "oui, cette personne -celle qui sera mise en examen plus tard- s’intéressait aux révélations des enfants", s’intéressait à ce que disaient les enfants, non pas sur leur état de santé, ce qui aurait pu paraître logique pour quelqu’un qui est mère de famille, mais véritablement aux révélations, aux personnes qui étaient dénoncées.

Des témoins également extérieurs, une des enfants d’un couple mis en examen dit qu’une autre personne mise en examen venait à la maison, alors que les personnes ont toujours indiqué ne pas se connaître, également un des enfants d’une autre personne mise en examen venait également chez eux et là c’est un voisin qui indique cela, sachant que les gens peuvent se tromper également, les gens peuvent dire des choses et mentir et c’est pour cela que lorsqu’il n’y avait pas ces éléments, puisque je l’ai dit, il y avait de nombreuses personnes qui étaient citées pour lesquelles il n’apparaissait pas, qu’il y avait des indices graves et concordantes, ces personnes ont été entendues, leurs déclarations ont été vérifiées.
De même qu’ont été vérifiées les déclarations des personnes qui étaient mises en examen, leurs déclarations étaient vérifiées et j’ai notamment à l’esprit le cas d’un médecin qui a été cité par les enfants, et il pouvait y avoir une confusion possible avec des actes médicaux, dans la mesure où c’était dans son cabinet médical et que ça pouvait s’apparenter notamment à un toucher rectal. Et au regard de ce qu’avaient pu subir les enfants, parce que les certificats médicaux, j’ai fait expertiser les enfants pour trois d’entre eux, pour deux d’entre eux, les médecins retrouvaient, et ce malgré l’ancienneté des faits, puisqu’après ils étaient séparés de leurs parents, l’expert médecin légiste a fait des constatations de sodomie, ce qui n’est pas le cas pour la virginité des jeunes filles. Et lorsque également les déclarations des mineurs ne correspondaient pas à des éléments précis qui étaient de vérifier des dates, des lieux, quelquefois cela ne correspondait pas, c’est la raison pour laquelle des personnes ont été entendues sur le régime de garde à vue, des perquisitions ont été effectuées à leur domicile. Mais lorsqu’on n’avait que des déclarations de mineurs ou des déclarations de personnes adultes qui accusaient, qui était isolées, qui n’étaient pas confirmées, à ce moment-là, j’ai pris la décision de ne pas faire déférer les personnes et de ne pas les mettre en examen, considérant que les conditions n’étaient pas réunies, des indices graves et concordants.

Je me suis posé également longtemps la question par rapport aux confrontations. C’est vrai que c’était pour moi un problème important, et ça me semblait tout à fait légitime de faire des confrontations aux personnes qui mettaient en cause des personnes qui contestaient. Je me suis longtemps interrogé. J’ai longtemps hésité. C’était également un des débats, savoir est-ce que je fais des confrontations individuelles ou bien des confrontations qui pourraient réunir plusieurs personnes. Après réflexion à l’époque, j’ai pensé que comme les personnes avaient été entendues avant individuellement, j’avais interrogé les adultes qui mettaient en accusation d’autres personnes, je les avais interrogées séparément, que d’avoir des confrontations à plusieurs permettraient aux uns et aux autres de contester ce que pouvaient dire les uns et les autres, et non pas de confirmer ce que venait de dire la personne précédente. Je voyais plutôt une interactivité, c’est-à-dire que si quelqu’un disait c’est en 98 par exemple, les personnes qui étaient présentes pouvaient contester cet élément-là et dire non ce n’était pas à ce moment-là, et de ces confrontations on pouvait se rapprocher vers la vérité, c’est comme ça que j’avais perçu les choses à l’époque. Interrogeant les personnes qui parlaient le plus au départ, de façon à ce que les autres puissent contester.

D’ailleurs, des confrontations n’ont pas toujours été aussi similaires que cela, pour une des personnes mises en examen. Une personne qui met en cause Mlle Grenon a dit qu’il n’y était pas, qu’il n’y avait jamais participé lorsqu’elle était en interrogation individuelle et lors de la confrontation, elle disait "elle n’y a pas participé" et l’a mis hors de cause. C’était aussi une façon de pouvoir mettre hors de cause les personnes et je me souviens également d’une confrontation où deux personnes ont indiqué, alors que d’autres personnes maintenaient leurs accusations, que c’était la première fois qu’ils se voyaient et que la personne en question n’avait pas participé aux faits. Je me suis reposé la question par la suite, sachant que les avocats avaient pu poser de nombreuses questions (une soixantaine) et d’ailleurs suivant le même ordre que moi, et qui me semblait à l’époque un ordre logique, et d’ailleurs le fait que des avocats suivent ce même ordre, j’avais pensé que c’était un ordre qui était aussi logique pour eux et là il m’a semblé indispensable et utile à la manifestation de la vérité. Et le fait que la chambre de l’instruction confirme ceci, je pensais qu’elle partageait l’analyse que j’avais pu en faire.

Sur l’instruction, je voudrais également insister que lorsqu’il y avait des indices graves et concordants, j’ai demandé aux policiers qu’ils soient déférés et compte tenu de ces éléments qui me semblaient importants, j’ai pris la décision, après les avoir entendus comme témoins assistés, de les mettre en examen et de saisir, au vu de la gravité des faits qui m’étaient rapportés, le juge des libertés et de la détention de façon à ce qu’il puisse statuer. Le juge des libertés a plusieurs possibilités. Soit il peut laisser les gens libres, soit les placer sous contrôle judiciaire, soit dernière possibilité, les placer en détention provisoire. Notamment parce qu’il y avait des mineurs qui racontaient que certaines personnes ont été en garde à vue plusieurs heures et journées, ont été remises en liberté parce que les déclarations des enfants ne semblaient pas confortées par aucun élément et suffisamment précis. Une des mineures, je me souviens lorsque je l’ai entendue : mon père a été entendu toute la journée par la police, lorsqu’il est revenu le soir, il allait me revioler, il allait encore recommencer ses faits de sodomie et ce n’est que ma mère qui menaçait d’appeler la police qui l’a arrêté. C’était aussi une mesure en saisissant le juge des libertés et de la détention, de protéger les enfants de façon à, comme certains mineurs disaient, que ça recommençait. On aurait pu penser que quelqu’un qui avait été entendu la journée ne puisse plus recommencer, mais la mineure en question, bouleversée, nous déclarait que ça avait recommencé le soir même. Ce que disaient les enfants, c’étaient que promesse leur avaient été faite que s’ils parlaient, ils recommenceraient encore plus fort. Je me suis efforcé de faire des vérifications à décharge, notamment des particularités médicales des mis en examen, de l’activité professionnelle puisque certains mis en examen disaient qu’ils travaillaient beaucoup, j’ai entendu leur employeur, j’ai fait vérifier leurs horaires, tout cela figure dans le dossier.

Les homonymies également, on avait des difficultés au départ, il y avait notamment, je me souviens, le terme de Boulanger et le problème, c’était de savoir, avec les enquêteurs, est-ce la profession de boulanger ou le nom patronymique, on s’est interrogés par rapport à cela. Je sais qu’on a dit que je n’avais pas fait vérifier par rapport à un homonyme prénommé Sylvaire, si j’ai fait vérifier Sylvaire Martel dès le mois de novembre, c’était un point important de voir qu’il n’y avait pas de confusion avec d’autres personnes. Dès le 29 novembre, la personne a été interpellée quinze jours plus tôt, il a été entendu, et j’ai fait vérifier également les activités professionnelles. J’ai entendu que l’agenda, ça n’intéressait pas le juge d’instruction. Si, ça l’intéressait bien évidemment et l’agenda de M. Marécaux a été saisi, il était sous le téléphone, cet agenda a été saisi et notamment les vérifications qui étaient à décharge et annexées à la procédure de viol qui était dénoncée par les enfants en 1998. Des doutes, on en a eu pratiquement dès le départ. On s’est interrogés dès le départ, car les faits qui s’avéraient monstrueux. Un des enfants disait qu’on a essayé de le sodomiser. J’étais saisi dès le départ. Il fallait de toute façon que je puisse enquêter et des doutes, on en a eu aussi et des policiers ont observé une prudence dans la mesure dans la mesure où il y avait un jeune qui expliqué qu’il a été violé également par l’abbé et sur ce viol, il donne tout un tas de précisions et les enquêteurs, ça leur semblait étrange.

On avait un climat où beaucoup d’informations parvenaient aux enquêteurs et ce jeune donne des dates, des lieux et les enquêteurs ont fait des vérifications et cela ne correspondait pas. Ils ont utilisé des planches photographiques où des personnes étrangères à la procédure ont été mises en présence de personnes qui étaient mises en cause et ce jeune a reconnu qu’en fait c’était faux et dès le stade de l’enquête. Des planches photographiques, on a dit que c’était faux, des personnes qui étaient toutes concernées par la procédure, effectivement la planche que j’évoquais là, mais d’autres planches également, et quatre personnes étrangères qui étaient un petit peu faites pour aussi voir si les gens disaient la vérité et n’accusaient pas n’importe qui et le fait que des gens puissent être étrangers à la procédure, c’est quelque chose de tout à fait important.

Moi je me suis interrogé beaucoup sur ce que disaient les adultes, les enfants, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai refait par la suite des expertises vérifiées, même si le terme n’est pas très heureux, j’avais demandé des expertises avec deux experts nationaux, pensant que deux, c’était une garantie supplémentaire, des experts pour les quatre adultes qui accusaient d’autres personnes, pour savoir également s’il y avait des revirements, pour essayer de comprendre, pour moi ces expertises m’aidaient pour un éclairage nouveau, pour comprendre. Les enfants, les expertises des quatre enfants de M. et Mme Delay ont été revus par deux experts pour savoir si cela pouvait relever de l’affabulation, du mensonge.

Il y avait une sorte de gouffre, une sorte de disproportion entre ce que disaient les enfants et les constatations médico-légales, mais on expliquait qu’au regard de l’ancienneté des faits, des circonstances un peu particulières, ça pouvait être exact. Des demandes d’acte j’en ai refusées beaucoup mais ça revenait, il y avait beaucoup d’actes qui revenaient. Au total il y en a eu plus d’une cinquantaine, une soixantaine de demandes d’actes. Moi j’en ai accepté plus d’une vingtaine, 25 demandes, une trentaine ont été refusées. Refusées pour certaines d’ailleurs, après mon départ. Lorsque je suis parti, les différentes parties avaient la possibilité de refaire des demandes par la suite, mais j’ai fait vérifier par les services de police notamment que les enfants ne se fréquentaient pas, pour essayer d’avoir un maximum de garanties et c’est dans ce cadre là que, le visionnage également des mineurs, pour un des avocats qui l’a demandé, j’ai accepté le visionnage des enfants.

Je ne voudrais pas être trop long non plus, parce que je pourrais décliner comme ça, mais il ne faudrait pas non plus que... les questions pourront répondre à un certain nombre d’interrogations. Ce que je voudrais dire également c’est que j’ai été terriblement choqué d’être présenté comme une machine à appliquer le droit, sans aucune humanité et bien que je mesure la souffrance de ceux et de celles que vous avez entendus, je ne suis pas la personne que certaines personnes auditionnées ont décrite. Je n’ai pas tenu certains des propos qu’on m’impute.

Pour conclure, je voudrais vous dire que je n’ai pas la prétention d’avoir fait l’instruction parfaite. Aurais-je pu agir différemment, avec le recul et la connaissance, a posteriori, de l’affaire, certainement. Aujourd’hui j’en suis convaincu. Est-ce que j’ai commis des erreurs d’appréciation, peut-être. Qui n’en commet pas ? Quel juge d’instruction n’en commet pas ? Et ceci d’autant que je veux rappeler que le juge d’instruction est un juge seul. Personne ne m’a dit à l’époque que je faisais fausse route, ni le procureur de la République qui était -je l’ai indiqué tout à l’heure- partie prenante, qui a délivré plusieurs réquisitoires supplétifs, qui consultait fréquemment le dossier, et notamment lorsqu’il délivrait ses supplétifs, lorsqu’il rendait ses avis sur la détention, lorsqu’il a examiné le dossier, ni le procureur général, ni la chambre de l’instruction, qui, par les appels également sur la détention, les nombreux appels pour la détention, mais également sur les demandes de mise en liberté. Parce que lorsque j’ai refusé ces demandes de mise en liberté, pardon les demandes d’acte, les refus d’actes, pour moi ces refus sont motivés lorsque j’expliquais les raisons pour lesquelles je ne partageais pas l’analyse qui m’était proposée par rapport à la demande d’acte et la chambre de l’instruction, bien souvent il y avait des appels qui étaient formulés par les avocats. (...) Ceci étant dit, je ne souhaite pas éluder ma responsabilité et je me sens totalement responsable de l’instruction que j’ai menée. Maintenant, je suis prêt à répondre à vos questions. »